1 juin 2017

Les charitons dans l’Eure

Charitons au congrès de Giverville
Charitons au congrès de Giverville

Les charités
Troisième partie : les charités aujourd'hui.


(voir n°2 et n°3)
Après le déclin des charités dans l'entre-deux-guerres et la disparition de beaucoup d'entre elles, ces confréries ont retrouvé un regain de vitalité après la Seconde Guerre mondiale. Le point de départ fut le congrès de Giverville et la création de l'Union diocésaine en 1947. Depuis cette date de nouvelles charités se sont créées et le mouvement semble même s'accélérer. Les charités anciennes ou nouvelles sont en contact les unes avec les autres et se retrouvent régulièrement comme au rassemblement de Fourmetot en juin 2011 ou au congrès de Bourg Achard en octobre 2012.

I. Le congrès de Giverville et la création de l'Union diocésaine en 1947.

Giverville est une petite bourgade de l’Eure située dans le Lieuvin, à 30 km de Lisieux environ. Le premier congrès des charités y a été organisé à l'initiative d'un simple paroissien, Maurice Quéruel, fasciné depuis son enfance par la charité de son village. Après accord du curé, du maire de la commune, et de l’évêque d’Évreux, des invitations furent lancées : 80 charités répondirent favorablement, dont beaucoup étaient installées dans le Lieuvin et dans les régions proches comme le Roumois. D'autres venaient de plus loin : celles d'Ailly, de Muids, de Venables ou d’Acquigny. Ce premier congrès fut marqué par quatre temps forts.

Le 20 juillet : célébration du cinquième centenaire de la charité de Giverville. 

La date de cette commémoration fut ainsi choisie car elle était aussi celle de la fête patronale de Sainte Marguerite. La charité de Giverville, placée sous la triple protection de la Vierge Marie, de Saint Blaise et de Sainte Marguerite, avait été érigée en 1240, si l'on en croit l'inscription des bannières. Maurice Quéruel avait déjà pensé à marquer ce septième centenaire en 1940, mais la guerre l'en avait empêché.
Les cérémonies commencèrent par une procession de l'église vers la maison de charité, puis de là jusqu’au monument aux morts ; participaient à cette procession les anciens de la charité et les frères en place, ainsi que ceux des charités voisines.
L'après-midi, une fête médiévale, située au temps de Saint-Louis, c'est-à-dire à l'époque où fut créée la charité, se déroula dans toute la ville, décorée et pavoisée. Enfin une exposition permanente était inaugurée qui rassemblait des objets et des documents concernant les charités : draps mortuaires, chaperons, dalmatiques, boîtes, torchères, matrologes, photographies...

Le 15 août : fête de l'Assomption.

La charité de Giverville a honoré la Vierge Marie en assistant à la messe dans le chœur de l'église, puis en allant en procession jusque vers la maison de charité où a été pris un repas en commun présidé par le curé. L'après-midi, aux vêpres, eut lieu la cérémonie traditionnelle de prise de fonction : le curé, après avoir lu la liste des frères sortants, a annoncé la nomination d'un nouveau maître et a procédé à la réception des nouveaux frères en leur remettant leur chaperon.

Le 31 août : rassemblement général.

Les 80 confréries invitées ont assisté à une messe présidée par l'évêque : celui-ci, qui a pu entretenir le pape Pie XII des charités lors de son récent voyage à Rome, a assuré l'assistance des bénédictions et des encouragements du pontife. Puis les charités présentes ont défilé dans la ville dont les maisons étaient tapissées de draps blancs ornés de grappes de raisins et d'épis de blé symbolisant le pain et le vin de l'eucharistie.
L'après-midi les charités participèrent à la procession du Saint-Sacrement avec halte aux reposoirs dressés pour la circonstance et, à la fin, au monument aux morts. L'évêque présida ensuite l'assemblée des maîtres de charité au cours de laquelle fut créée l'Union diocésaine. Une autre procession fut organisée pour les complies. Le soir une retraite aux flambeaux et un feu d'artifice marquèrent la fin de cette journée.

20 septembre : clôture du congrès.

Charités Bourg-Achard 2012
Bourg-Achard 2012

Après la journée du dimanche réservée à un concours de tintenelles, le congrès prit fin solennellement le mardi. Une nouvelle procession partit pour enlever de l'exposition permanente les statues reliquaires de saint Mauxe (appellation locale de Maxime) et de saint Vénérand prêtées par l'église d'Acquigny afin de les placer dans le chœur de l'église de Giverville. Une messe fut célébrée l'après-midi.
Comme l'a montré le déroulement de ce premier congrès des charités, il s'inscrit à la fois dans la tradition et dans la nouveauté. Tradition d'abord avec le respect des coutumes héritées du Moyen-âge (messes, processions, vêtements…), et aussi avec la soumission à l'Eglise : (omniprésence du clergé et notamment de l’évêque). Mais ce congrès traduit aussi le désir de renouveau, voire de nouveautés : c'est la première fois que tant de charités se réunissent, même si auparavant quelques-unes pouvaient se rencontrer lors de grandes fêtes, comme les fêtes de sainte Thérèse de Lisieux, ou lors des pèlerinages importants comme celui de saint François à Évreux. Surtout, le congrès a fait ressortir la nécessité d'une union de toutes les charités. Enfin, ce premier grand rassemblement a permis de donner une impulsion aux recherches historiques sur les charités, jusqu'alors assez lacunaires. Deux journées d'études furent d'ailleurs consacrées aux rapports sur les charités rédigés par des érudits locaux.

II. Union diocésaine et nouvelles charités.

Le congrès de Giverville a donné l’impulsion nécessaire à la création d’une union des charités, nommée l’Union diocésaine dont les statuts ont été publiés dans La vie diocésaine du 7 aout 1948.
Cette Union est composée de toutes les charités qui désirent en faire partie. Les buts déclarés, définis au début des statuts, sont de conserver les charités existantes, de les développer et d’en créer de nouvelles. L’Union est dirigée par un conseil de douze membres élus par les maitres de charité (un conseiller représentant 10 à 12 charités) et un bureau élu par le conseil composé d’un président, un vice-président, un secrétaire et un trésorier. Une assemblée générale doit se réunir un fois par an au cours du pèlerinage de Notre-Dame de la Couture, le lundi de Pentecôte.
Les statuts prévoient la nomination par l’évêque d’un aumônier des charités (aujourd’hui cette fonction est assurée par le Père Castel).
Charités Bourg-Achard 2012
Bourg-Achard 2012

Les ressources de l’Union sont constituées des cotisations de chaque confrérie (200 F pour chacune d’elle en 1948) et des subventions ou dons divers. Ces ressources sont redistribuées aux églises pauvres du diocèse.
Après les articles concernant l’Union, les statuts abordent le règlement général d’organisation des confréries. Les charités sont établies sous l’invocation de la Très Sainte-Vierge Marie et du patron principal de chaque paroisse. Chaque charité est sous la direction d’un échevin et d’un prévôt élus pour un an. Le service des frères est d’au minimum trois ans. Il est précisé qu’on n’admet dans une confrérie « que des hommes faisant profession de religion catholique, de bonne réputation et en règle avec les lois de l’Eglise notamment en ce qui concerne le mariage ». Les charités ont toujours pour mission de procéder aux inhumations mais aussi de visiter et aider les malades et leurs familles, surtout les pauvres. Les frères doivent aussi participer aux processions et aider à la célébration des messes. Quant aux costumes, les charités utiliseront les costumes existants ; pour les costumes nouveaux, l’Union devra donner son autorisation pour les porter.
Dans les statuts figurent également les amendes pouvant s’appliquer aux frères de chaque charité « pour manquements aux services, les absences, les défauts de tenue ou de langage ». Les peines peuvent aller jusqu'à des suspensions temporaires ou définitives.
Charités Bourg-Achard 2012
Bourg-Achard 2012

Un chapitre de ces statuts intitulé "dépendance des charités" précise : "les charités sont sous la dépendance des curés". Ce sont eux qui décident des jours et heures de service dans la paroisse et qui donnent l’autorisation d’officier dans une autre paroisse.
Enfin, les statuts de l’Union stipulent que chaque confrérie peut avoir son règlement intérieur mais que ce règlement doit nécessairement être approuvé par l’Union.
Parallèlement à cette Union diocésaine et la recoupant en partie, a été créée une Association des charités du département de l’Eure organisée selon la loi 1901. L’objet de l’association est de pouvoir représenter les charités dans des actions juridiques, d’ester en justice et d’assurer l’administration du patrimoine des différentes confréries en prenant en charge leurs biens meubles et immeubles. L’association se compose de sociétaires (les membres des charités) et de membres bienfaiteurs (ceux qui désirent aider les charités). Les cotisations, les dons et les revenus du patrimoine constituent les ressources de l’association. Son organisation interne souscrit aux principes de la loi de 1901. Les statuts ont été déposés à la préfecture le 20 mai 1957 et, même s’ils ont été plusieurs fois amendés, ils restent proches du texte original.
Aujourd’hui donc, les charités disposent de 2 organismes pour les défendre, les aider et les représenter. Ils sont présidés par le même frère de charité, Michel de Vaumas, qui est à la fois Grand Maitre de l’Union diocésaine et Président de l’association. Sous son impulsion, comme sous celle de son prédécesseur, le comte Dauger, le nombre des confréries de charité ne cesse de progresser. Elles sont aujourd’hui 118 dans l’Eure, bientôt 119 grâce à la création d’une charité à Verneuil-sur-Avre en mars 2013. Avant celle-ci, les dernières charités créées furent celles de Saint- Julien-de-la-Liègue en 2011 et celle de Fontaine-Bellanger en 2010.
Charités Repas au congrès de Bourg-Achard. 2012
Repas au congrès de Bourg-Achard. 2012

Les charités ont pris l’habitude de se rencontrer chaque année lors d’un rassemblement et tous les 5 ans lors d’un congrès. Le dernier rassemblement s’est tenu à Fourmetot en mai 2011 et le dernier congrès s’est réuni à Bourg-Achard en octobre 2012. Le prochain rassemblement est prévu en 2013 à Saint-Léonard en Seine Maritime, département qui compte 5 charités rattachées à celles de l’Eure. Enfin, les informations concernant les différentes charités sont diffusées dans un petit journal, Les Tintenelles, organe de liaison.
Les confréries de charité sont donc aujourd’hui bien présentes dans l’Eure et bien vivantes. Elles ne sont pas la survivance folklorique d’un passé remontant au Moyen Age. Au contraire, elles jouent un rôle important dans les cérémonies religieuses et dans la sociabilité rurale. Elles sont indispensables aux familles en deuil ou en difficulté.
Si beaucoup de charités ont disparu depuis moins d’un siècle, comme celle de Pîtres, d’autres ont réussi à subsister ou renaissent encadrées par le clergé paroissial et le diocèse.


Yvette Petit-Decroix